Les chevaliers du Caucase à Alexandrie

Article Publie a Al Ahram Hebdo, 2006 http://hebdo.ahram.org.eg/arab/ahram/2006/2/8/patri2.htm

Le bleu de ses yeux clairs et brillants reflète les années tumultueuses de sa jeunesse insouciante d’enfant gâté. Des photos en noir et en blanc sont accrochées : des chevaliers d’un autre temps, des champs et des collines révèlent un paysage peu familier avec le paysage égyptien. Dans son salon de style aux fauteuils dorés, il s’apprête à partager une histoire que peu d’Egyptiens connaissent. Le dernier Circassien raconte l’histoire de son peuple dispersé et oublié.

Mahmoud Aziz Wasfi, cinquantenaire aux cheveux poivre et sel, a conservé toutes les caractéristiques de sa race : élances, minces de taille, larges d’épaules, teint clair et des sourcils épais pour accentuer son regard sévère et perçant. De sang circassien pur, il compte, pourtant, parmi la quatrième génération de la famille Wasfi, installée en Egypte vers la fin du XIXe siècle. Vers 1856, le jeune Mahmoud Hawer, grand ancêtre de la famille Wasfi, ne fait pas l’exception des nombreux Circassiens qui se sont réfugiés en Egypte. Ils fuyaient les invasions russes dans le Caucase, les massacres et la persécution religieuse. Le khédive Ismaïl était généreux avec eux, il a accordé pour chacun 500 feddans de terre fertile. « L’Egypte les a bien accueillis. Mon grand-père a pu choisir ses terres, et il a opté pour les jardins de Choubra », commente Aïcha Wasfi, fille aînée de la famille. Dans sa maison de trois étages, « il vivait avec sa femme et ses serviteurs ».
Traditions et coutumes

Nés en Egypte, Mahmoud et ses trois sœurs n’ont jamais mis les pieds dans le Caucase. Pourtant, ils ont pu garder des liens invisibles et magiques avec la terre des chevaliers vaillants. Mahmoud passe des heures à raconter fièrement les traditions et les coutumes de ce peuple méconnu auquel il appartient : « L’éthique des chevaliers régit tous nos comportements, même dans l’amour et la danse ». Sur son cheval, l’amoureux enlève sa bien-aimée dans la nuit, accompagné de ses amis. Il la dépose chez un grand homme intègre du village pour qu’il intercède en sa faveur auprès des parents, et assez riche pour les marier sur sa propre fortune. Une fin heureuse attend toujours les jeunes amoureux. « Lors de sa jeunesse en Syrie, mon père accompagnait ses copains pour enlever les jeunes mariées ». Des longues phrases en circassien entrecoupent son récit. Néfissa Hanem Wasfi, la mère, s’adresse à son fils. Par des monosyllabes il répond puis reprend en arabe : « C’était jamais de vrais enlèvements, mais plutôt de belles traditions ». Néfissa hanem garde jalousement son héritage et son patrimoine : des petits tissus brodés, le costume traditionnel des guerriers, le kalpak (casque de tête circassien) de ses ancêtres et un récipient en métal suspendu au coin de sa salle de séjour. « Tu ne trouveras pas un récipient d’aussi bon métal qu’au Caucase, les chevaliers circassiens l’ont inventé même avant d’inventer le téflon. Ils s’en servaient lors de leur nuit à la pleine étoile », explique fièrement Néfissa hanem Wasfi.

« Mon grand-père était très pieux. Il croyait que le jour de la Résurrection aurait lieu en Syrie, c’est pourquoi il a vendu nos terres en Turquie. Avec cet argent, il a acheté des terres dans le Golan, en Syrie, et s’y est installé avec sa famille. Maintenant, nos terres sont occupées par les Israéliens. Ils nous ont ruinés », raconte Néfissa hanem, mi-sérieuse, mi-amusée en évoquant cette histoire lointaine. Mariée à Aziz bey, qui venait en Syrie, où se trouve une forte immigration circassienne, chercher une épouse de son ethnie, elle s’installe en Egypte et fonde sa famille. Et c’est grâce à elle que ses trois filles et son fils se sont attachés passionnément à la culture et aux traditions circassiennes. « La discipline, la bravoure et le respect des aînés et des femmes caractérisent notre peuple : on avait une tradition en vigueur jusqu’aux années 1950. Si deux frères avaient des fils adolescents du même âge, ils les échangeaient, car à cet âge critique, le fils, chez son oncle, restera discipliné. Après deux ou trois ans, on organisera une petite fête pour le retour de chaque enfant dans sa famille », raconte Mahmoud.

Jeune homme séduisant et aisé, Mahmoud n’avait jamais eu de problème à s’intégrer à la société égyptienne. Cet ancien étudiant du prestigieux Victoria College se vantait d’être de la même promotion du roi Hussein de Jordanie, qui poursuivait ses études en Egypte. Lui et sa famille appartenaient à la jet-set cosmopolite d’Alexandrie des années 1950. Il se souvient toujours des réunions d’amis à Santa Lucia et du kiosque de musique à Glim où, chaque semaine, des soldats venaient jouer gratuitement de la musique pour le peuple. « Bien sûr, jeune, je me sentais différent de mes collègues égyptiens. Je suis fier d’être un Circassien. Jamais je ne me suis révolté contre nos traditions. Elles me poussaient à bien me comporter pour que mes collègues me respectent davantage ».
Une minorité qui survit

Etant la seule famille d’une lignée circassienne pure à Alexandrie et l’une des rares familles subsistants toujours en Egypte, la famille Wasfi est le point de mire de tout Circassien étranger.

La seconde guerre mondiale prenant fin, les Anglais ont voulu renvoyer vers la Russie un bateau qui avait à son bord environ 500 Circassiens qui battaient à leur côte.

Les Egyptiens d’origine circassienne ont sollicité du roi Farouq qu’ils payent le voyage et qu’ils emmènent ces Circassiens expulsés en Egypte, les sauvant de cette destinée fatale. Les Russes les auraient tués certainement. Ainsi, chaque famille circassienne en Egypte a accueilli quelques-uns, se souvient Mahmoud. Et même : « Notre père a souvent aidé des jeunes Circassiens à venir poursuivre leurs études à l’Université d’Al-Azhar ».

La communauté circassienne, minorité dispersée, a eu beaucoup de peine à conserver son identité. Des liens ambigus l’ont liée avec les pays qui l’accueillaient. S’accrochant à la conception de la pureté de race, les familles circassiennes ont longtemps refusé de marier leurs filles aux Egyptiens, considérant ces derniers comme des fellahs. Mahmoud a préféré respecter les traditions. « J’ai épousé une Circassienne pour conserver notre ethnie et j’espère que mes enfants en feront de même ». A l’encontre de son frère, Aïcha a été la première à épouser un Egyptien et rompre avec les traditions. « Aurais-je trouvé un Circassien pour l’épouser ? Nous sommes de moins en moins nombreux », plaisante la belle sexagénaire. La simple et modeste Aïcha a conservé la beauté célèbre des Circassiennes : une longue chevelure châtain, un nez droit et des joues hautes et saillantes. Malgré son physique d’étrangère, elle a gardé l’esprit allègre d’une jeune fille de vingt ans et l’humour égyptien. « Je n’ai jamais eu de double identité, je suis égyptienne, mais aux origines circassiennes ».

Feuilletant ses albums de photos, Aïcha désigne des visages souriants, une ferme impressionnante, des arbres et des champs étendus, des petits poneys galopant. Elle évoque longuement l’âge d’or de sa jeunesse. Elle s’arrête devant la photo d’un homme grand, robuste, au visage rond et aux joues roses. Aïcha regrette toujours le temps de son père défunt. Il est le seul à l’avoir soutenue dans son mariage. « Mon père était un Egyptien fanatique. Il se vantait que tous les plats mis sur sa table sortaient de la récolte de ses terres ». Aziz bey Wasfi, le père, était un homme remarquable. Même une dizaine d’années après sa mort, les fellahs de ses terres ont du mal à l’oublier, « Aziz bey était un grand homme, intègre et bon ». Passant sa jeunesse entre l’Egypte, la Syrie et la Turquie, le jeune Circassien a eu une excellente éducation. Après avoir fini ses études en 1937 à l’Université américaine du Caire, il a dirigé ses terres d’une main de fer. Respecté et aimé de tous, a été prié par les gens de sa circonscription à Koutour, dans le gouvernorat de Gharbiya, dans le Delta, de les représenter au Conseil de la nation, du temps de Nasser, en 1957. « Pendant les élections, il n’a mis aucune pancarte électorale, affirme Aïcha. Il n’en avait pas besoin ».

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