Le double visage de Mohandessine

Publie a La Revue d’Egypte, Numero 27, Jan-Fev. 2006 , http://www.larevuedegypte.com/article.aspx?ArticleID=5517

Tomber dans un autre monde. C’est l’impression qu’a eu la jeune Sara en pénétrant dans la ruelle Ibrahim-Khatab: «C’était il y a deux ans. Avec une amie, on cherchait un raccourci pour rejoindre la rue Chehab. On s’est perdues et on s’est retrouvées dans un quartier très populaire. Jamais je n’aurais imaginé qu’il y ait un endroit pareil à Mohandessine ! »

Au bout de la rue Chehab et de ses vitrines scintillantes, la ruelle Ibrahim-Khatab file entre les ateliers de mécanique et les kiosques de vendeurs ambulants de foul. D’un côté l’espace, la lumière et la verdure, de l’autre la terre battue, les maisons enchevêtrées et délabrées. A deux pas l’un de l’autre, deux mondes se croisent mais ne se mélangent pas.

Après une journée d’examens, Sara et son amie Radwa se détendent en faisant les vitrines rue Chehab. Boutiques de fringues, de lingerie ou de cosmétique, opticiens avec des affiches de marque sur les vitrines. Des bistrots renommés, des banques et un McDonalds indispensable dans toute rue commerciale digne de ce nom. Mercedes, BMW et Chevrolet garées en file, villas bien gardées et le consulat du Koweit ajoutent à l’aspect prestigieux de la rue qui fait la fierté du riche quartier de Mohandessine.

La rue Khattab

Ruelle Khatab. Om Badi’, âgée de 75ans, habite avec son fils aîné, sa belle-fille Ekram et leurs quatre enfants. « Je suis ici chez moi, pourquoi devrais-je aller là-bas ?» demande la vieille dame en désignant la rue Chehab. Je ne sors presque jamais d’ici, sauf quand je vais à l’église le dimanche. » Toute vêtue de noir comme ses voisines, Om Badi’, surnommée El-Haga Gamila, passe sa journée à observer les piétons et le va-et-vient frénétique des motos, seul moyen d’avancer dans ces allées étroites. Depuis qu’elle a quitté sa ville du Sud, Hawamdeya, avec son mari il y a quarante ans, elle n’a pas bougé de ce quartier.

Des champs aux tours

A quelques mètres de là, une vieille femme rêvasse sur le seuil de sa maison en brique nue. De temps à autre, quelqu’un la salue. « Tiens ! » lance une voisine en lui jetant une gerbe de mouloukheya. « Mais attends c’est combien, ça ? » demande la vieille. « Rien wallahi ! » répond la voisine en filant. « Elles ne me laissent jamais démunie », sourit la vieille femme.

1, 2, 3, 4 les numéros dorés défilent avec la montée de l’ascenseur de cet immeuble qui donne sur la rue Chehab. Au huitième, la porte s’ouvre sur un large miroir en fer forgé doré. Un long couloir, et plus loin une vaste réception avec trois salons de styles différents mais harmonieux. Des bibelots argentés, des vases chinois et des photos de famille sont rangés à leur place. C’est là que vit Soad, 53ans, et sa famille. Cette ingénieur au ministère de la recherche scientifique habitait la rue Chehab avant son mariage. «Nous avons déménagé de Tanta en 68 pour la rentrée à l’université. J’habitais à deux pâtés de maisons plus loin, dans un des rares bâtiments de la rue. » La rue était répartie en blocs : pour les diplomates, les ingénieurs et les enseignants. Soad habitait celui des diplomates. «Mohandessine a changé. Avant, le quartier sentait bon, il sentait la verdure et la fraîcheur.»

Avant, il n’y avait pratiquement que de vastes champs. Les riches familles de propriétaires ont petit à petit vendu leurs terres. Des tours se sont élevées, emportant avec elles à chaque fois un peu plus des anciens aspects du quartier. Sauf quelques-uns, comme la ruelle Ibrahim-Khatab, tache sur la vitrine scintillante du quartier riche.

Pour Soad, en cinq à six ans au début des années 70, le quartier a complètement changé de visage. Les magasins se sont multipliés, « et des nouveaux riches et des arabes (du Golfe) ont envahi la rue », affirme l’ingénieur avec mécontentement. Yasmine, sa fille de 22 ans, diplômée de l’AUC, s’amuse, à moitié scandalisée : « C’est devenu une blague avec mes amies. Quand je dois décrire mon adresse à quelqu’un, je lui dis: tu cherches Gad (vendeur de sandwiches de foul et de taameya situé au bout de la rue Chehab) et puis tu tournes devant chez El-Tawhid wi el-Nour (magasin de vêtements et d’ustensiles à bon marché). » Yasmine trouve la rue de plus en plus «low class». Low class et bon marché?

« Avec les 250-300 LE que coûte une jupe dans ces magasins, je peux habiller mes quatre enfants », ricane Ekram qui ne fréquente presque jamais la rue Chehab. Ekram n’est jamais allée à l’école. A quatorze ans, elle s’est mariée avec un homme de vingt ans de plus qu’elle. Maintenir son appartement ordonné et propre est la seule chose qu’elle connaisse. Elle mène une vie assez tranquille avec ses enfants, dans la ruelle, loin du monde extérieur. Un monde que Soad quitte, elle, pour pénétrer dans la ruelle et acheter des légumes frais : « La ruelle approvisionne tout Mohandessine en légumes à bon marché et en femmes de ménage. Mais aussi en voyous et en toxicomanes », ajoute-t-elle. Soad pense que les ruelles populaires représentent une menace pour les quartiers riches voisins. Pour débarrasser le quartier de ces voleurs et de ces toxicomanes, le gouvernement aurait un projet de remplacer les vieilles maisons par un pont ou par des hôtels, et pour reloger les habitants dans des nouveaux appartements à côté de l’aéroport d’Imbaba. « Ce serait un bon projet, explique Soad. J’espère que ce ne sont pas que des rumeurs.» Pourtant, la mère de famille est partagée. Négligemment appuyée sur le dos de son fauteuil, elle avoue, en parlant des habitants de la ruelle : «Quand même, on a besoin d’eux.»

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