L’Atelier a Sensations

This Article was published in La Revue d’Egypte N 27 – Janvier/Fevrier 2006

Dans une petite rue coincée entre Talaat Harb et la rue Champollion, le petit bâtiment blanc émerge entre des ateliers de mécanique, de menuiserie et des cafés populaires. Sur la façade, cachés derrière des branches d’arbre, les gros caractères à la verticale de Townhouse indiquent la galerie. Habitués aux allées et venues des visiteurs qui cherchent l’entrée, les ouvriers des ateliers voisins n’interrompent pas leur travail. Cela fait sept ans maintenant qu’ils voient défiler de nombreuses personnes, notamment des artistes avec qui ils ont appris à cohabiter. Et, avec le temps, même tissé des échange. Depuis l’ouverture de Townhouse, les rumeurs vont bon train sur la galerie et son propriétaire, le Canadien William Wells: un riche étranger qui ne travaille qu’avec des jeunes? C’est un espion, forcément sinon,
quelles raisons peuvent pousser un étranger à venir investir son argent pour «soutenir et contribuer au  éveloppement des autres, notamment les jeunes, pour produire de l’art», comme il le prétend?
Une théorie avancée surtout par la vieille garde académique, ébranlée par l’audace de Townhouse. En osant exposer des styles d’arts différents et hétéroclites, la galerie a bouleversé la scène artistique égyptienne. A chaque exposition, une vague de critiques déferle sur Townhouse.
Juste quelques marches à gravir, depuis l’entrée bourrée de posters et de brochures annonçant les prochains événements culturels, pour arriver à la salle principale au premier étage. Trois pièces cubiques éclatantes
de blancheur qui contrastent avec la pénombre de l’entrée. Le temps de s’habituer à la lumière et on commence à distinguer quelques tableaux suspendus sur les murs nus. Il ne faut pas se fier au silence qui règne, l’endroit est loin d’être tranquille. Chaque mois, ce sont une trentaine d’expositions d’art et de photographie, de projections de films, d’ateliers de peinture pour enfants et pour femmes, de rencontres et d’échanges entre artistes égyptiens et étrangers qui sont organisés. Une bibliothèque propose une importante collection de livres d’art. Une boutique et un café accueillent aussi le visiteur. Townhouse déborde d’activités: peinture, vidéo, photos, installations complexes, ou même théâtre.
«Un espace d’expérimentation»
Tout commence en 1998, quand le Canadien William Wells, ancien professeur d’art et propriétaire d’un espace similaire à Londres, décide d’installer avec son partenaire égyptien, Yasser Gerab, une galerie d’art au Caire. Après une étude minutieuse du marché, une visite effectuée à toutes les galeries de la ville, ils décident de commencer leur projet «de
développement». Ils louent une salle au premier étage d’un immeuble de la rue Nabrawi au centre-ville pour en faire un lieu d’art contemporain. «Nous avons voulu créer une plateforme pour les jeunes, un espace d’expérimentation, en les laissant travailler en liberté», explique Wells.
Depuis, Townhouse n’a fait que s’étendre. La petite salle du début a donné le jour à trois étages, une annexe et un espace de 650mètres carrés baptisé «The Factory», où l’on accueille les projections de films et les troupes de théâtre
d’amateurs.
Au troisième étage de la galerie, le soleil de l’après-midi submerge la salle rustique. Un jeune homme s’étend à plat ventre par terre. Autour de lui, la salle est presque vide, juste quelques chaises en bois où sont assis ses collègues. A côté de lui, s’allonge une jeune fille voilée et, en silence, ils entament ensemble des gestuels contrôlés. «Arrête, c’est pas bon continue à répéter», ordonne son ami, assis à cheval sur la chaise. «Bon, je répète», lui répond le jeune homme.

Dix minutes plus tard, les visages changent. Une autre troupe d’amateurs occupe la salle pour répéter à  son tour.
Avant l’ouverture de Townhouse, la tutelle étatique contrôlait tout. Les galeries privées ronflaient, n’offrant que de petits espaces pour des expositions d’art pictural classique et commercial. La seule solution pour qu’un jeune artiste puisse s’exprimer, exposer ses uvres et les évaluer, était de passer par les établissements gouvernementaux, notamment le Salone el-chabab (salon des jeunes), du ministère de la Culture, où la liste d’attente était infernale. «J’ai attendu plus de quatre ans avant de pouvoir tenir ma première exposition au Salon», raconte Moataz Nasr, 44 ans. Maniant les différents genres d’art (travaux sur bois, installations complexes, vidéos…), Moataz est une jeune figure de l’art contemporain en Egypte. A plusieurs reprises, il a exposé à Townhouse, soit en exposition personnelle, soit en groupe de travail ou dans le cadre d’ateliers.
Dépendants des subventions
Pourtant, comme certains, Moataz n’en est pas moins critique vis-à-vis du financement de Townhouse, à propos notamment des subventions: «Aujourd’hui, il n’est plus seulement question de développement mais de gains financiers. La galerie expose parfois des types simples, sans éducation, dans le seul but d’obtenir plus facilement des subventions.» William Wells répond: «Nous ne cherchons pas le gain financier, nous ne sommes pas une galerie
commerciale comme les autres. Le jeune artiste vient nous voir, nous présente son travail, on lui dit ça va, continue de produire, et nous, nous allons te chercher une subvention pour réaliser ton projet.» La quête de financements est indispensable. Si Townhouse prend une commission de 30% (à l’étranger la norme est de 50%) pour chaque pièce vendue, la plupart des objets exposés sont invendables, et la galerie doit courir après les subventions qui forment le capital de base du projet. La liste est longue: la Ford Foundation, la Canadian International Development Agency, le Prince Claus Funds, le British Council, le Centre français de culture et de coopération, le Goethe Institute…
Pour Moataz, ces subventions faussent la relation à l’art: «Plusieurs artistes ont boycotté la galerie car elle présente parfois des artistes sans réel talent. La sélection devrait être plus rigoureuse.»
L’art, valeur marchande
Il y en a un qui n’a pas à se plaindre. Mohamed Charkaoui, fier et excité, ouvre la porte de son studio situé au troisième étage de la galerie. Un diplôme d’agronomie en poche, le jeune homme a quitté son village de Nagaa Hamadi pour s’installer au Caire. Cela fait cinq ans maintenant qu’il travaille à Townhouse. Il fait des photocopies, apporte à manger et veille sur la galerie de 10 heures du matin jusqu’au soir. L’année dernière, pendant un atelier de peinture, le jeune homme de 23 ans se découvre des talents artistiques. «C’était la première fois que je tenais un pinceau, raconte Mohamed, les yeux encore pétillants de gratitude. William a exposé mes sept tableaux qui ont aussitôt tous été vendus. Pendant l’été, il nous permet, moi et mon collègue Ayman Ramadan, d’occuper ce studio. Pour nous, il est comme un père.» Hadil Nazmi est une jeune artiste de 26ans. Elle a déjà exposé à Townhouse dont la lettre de recommandation lui a permis de bénéficier d’une subvention pour réaliser son projet. Ni espion ni grande figure contribuant au développement de l’art, William Wells est, pour elle, simplement «un très bon homme d’affaires qui a su marketer l’art en Egypte», un domaine encore vierge. Les gens ne sont pas habitués à considérer le produit artistique comme une valeur marchande. Townhouse est la première à l’avoir réalisé et à en profiter. S’activant auprès des différentes organisations et instituts oeuvrant dans ce domaine, la galerie a réussi à attirer la plus grande partie des subventions consacrées au développement des arts.
Hasardeuse et incomplète, selon Moataz, l’expérience de Townhouse mérite sans doute d’être étudiée et étendue. La galerie a réussi à bouleverser l’état dans lequel ont stagné les arts visuels pendant les deux dernières décennies. Des interventions de l’Etat doivent encourager groupes et individus à s’investir dans le domaine de l’art. D’autres partenariats doivent avoir lieu pour soutenir les petites galeries, les différents groupes et les espaces artistiques indépendants. La pelote est déjà roulée, et on ne peut plus l’arrêter. «Je suis un des premiers à lutter pour que l’expérience de Townhouse subsiste, affirme Moataz. Mais à une condition: qu’elle ne soit pas la seule.»

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